Les petits papiers d'Aya

L’Hippocampe

C’est l’heure de savoir si le travail a payé ! L’année passée, Patchwork remportait le premier prix du PIJA (Prix Interrégional Jeunes Auteurs) avec trois autres candidats à égalité. Cette fois-ci, l’Hippocampe est ex-æquo en deuxième place avec un autre texte.

Ce texte a été très lent à écrire – trois mois pour trois mille mots, deux ans si on compte depuis le moment où j’en ai eu l’idée. Une grande partie a été tapée au son des répétitions de contrebasse ou de harpe, certaines phrases griffonnées sur un piano. Il ne s’agit pourtant pas de musique: souvenirs, alcool et bingo sont au centre de la nouvelle.

L’Hippocampe

Vous le voulez dilué dans la mélancolie ? C’est moitié prix pendant l’happy hour. Non, on le prendra en shot, pur.

Le souvenir dégouline précipitamment dans la gorge, il a le goût amer des larmes. Ne pas mélanger les différents souvenirs ; ce soir on demeure dans le deuil.

La poitrine pointue de Jenny fait des mollesses par-dessus le bar. La rumeur court parmi les clients de L’Hippocampe que Jenny a tout vendu. Elle venait pourtant d’une famille favorisée, mais, par chance, son père avait la main légère quand elle n’apportait pas la bière assez vite. La faveur là-dedans c’est son petit traumatisme enfantin savamment cultivé. Jenny a pu revendre ses heures de désespoir à prix d’or parce que c’était la basse saison des tristesses. On connaît bien pourtant le risque à distiller autant de souvenirs si vite et Jenny a un peu trop oublié pour garder sa tête. Sans souvenir, on n’est qu’une feuille dont on a tout effacé, avec quelques froissures d’avant. Pas moyen de savoir si c’était une Bible ou un ticket de bus, Jenny c’est une carcasse fade et mutilée.

Il a bien fallu les combler, les vides, gribouiller une histoire sur la page toute blanche. Jenny a dilapidé sa nouvelle fortune dans des cocktails à l’eau de rose, elle aime beaucoup les souvenirs des filles faciles, ça va bien pour lutter contre la feuille toute vierge, elle trouve. Comprenez Jenny, c’est plein de rebondissements et elle évite les MST. Et puis ça fait tout doux dans les entrailles après la bile noire qu’elle a dû cracher. On dit que ça a pris plusieurs jours pour tout lui extraire, beaucoup de tapes dans le dos et elle en a encore des bleus.

Pour combler les fins de mois un peu difficiles, Jenny a postulé à L’Hippocampe, et plutôt que des claques elle n’essuie que les tables sales et les mots sales quand les bières arrivent tout lentement.

Vous n’avez rien de plus fort ? Un scotch atrabile des Coups ? Jenny propose avec la bouteille et les souvenirs d’elle tapis au fond – et comment elle saurait qu’elle vend la Jenny d’avant ? Oh non, on ne voudrait pas non plus s’arracher la gorge, non non une bête histoire d’amour mais avec une fille bien sensible, ça suffira on croit. Combien d’âge ? Disons trois, trois ans. Trois ans de relation c’est douloureux, et en même temps c’est pas trop. On veut que ça dure la nuit, mais demain on travaille. Ça devrait aller, trois. Vous prendrez l’option complète ? Celle avec tous les moments de sourire ? Pur, on a dit.

La porte de L’Hippocampe claque beaucoup en automne, c’est un défilé de visages terreux qui se traînent jusqu’à l’alambic. On blâme les feuilles qui meurent un peu trop brutalement sur le sol : elles font penser. Penser c’est mal, ou en tout cas ça fait mal, alors on se purge à l’alambic. Aujourd’hui, un clochard dort dans le fauteuil à distillation. Les souvenirs s’échappent comme les rides, il a un visage tout souple, tout doux, tout bambin ; il va y gagner un ticket pour une nouvelle vie à voir la quantité de souvenirs agglutinée dans la boule de verre. Une dernière brume va rejoindre le concentré pétrole : la couleur de la rue, des moisissures sous les ponts et des mauvaises rencontres la nuit. Des souvenirs qui valent cher. Le clochard drainé du passé vacille un peu, son visage hésite entre un éventail d’émotions. Il opte pour un air vide, une expression à la profondeur d’une flaque.

Jenny, elle, elle achèterait des choses jolies, elle pense, parce qu’elle a oublié qu’elle en a déjà acheté. Elle se demande pourquoi les « souvenirs tristes », comme elle dit, ont autant de succès. On lui a déjà expliqué plusieurs fois mais elle a oublié – à force d’ingérer des souvenirs à outrance, sa mémoire a faibli.

Je peux répondre, j’en consomme. Je mets tout mon argent dans des tristesses. Il y a quelque chose d’anesthésiant dans les grands drames. Le bourdonnement d’après assourdit tout le reste ; il engourdit le bout des doigts, émousse les angles qui rentraient dans les côtes jusqu’au cœur. Après quelques jours tout se tait. Moment de répit avant le Big Bang. Les émotions, les blessures, les armes dans les entailles s’agglutinent en un noyau tout compact. Quand il explose, il fait des traces sur les pages blanches et les toiles vierges. C’est la deuxième phase de l’anesthésiant – le poids enfin retiré des épaules, on respire.

Moi c’est pas pour l’anesthésie, c’est d’ennui que je bois, et pour les éclaboussures qui dessinent des histoires sur les feuilles immaculées, quand l’inspiration déserte. Les larmes c’est pas cher payé pour créer des jolies choses. Et puis il faut bien passer le temps. Construire toute la vie comme une tour de Kapla et envoyer un bon coup de pied dedans, recommencer ensuite. En recycler les débris pour bâtir des obstacles à surmonter.

C’est difficile de comprendre pourquoi d’autres jouissent de voir tout s’écrouler quand on lutte pour tenir l’équilibre. Il faudrait le voir. Racontons à Jenny ce que c’est de se traîner dans la platitude jour après jour.

Regarde un peu cette femme seule à la table, Jenny. Elle a fait une tourelle de ses affaires et elle a les pieds plantés dans le sol. Elle occupe tout l’espace autour et se donne un air confiant. Regarde comme elle est penchée amoureusement sur sa feuille, elle en oublie de chasser les boucles noires qui font des balancements poisseux devant ses yeux. Sa main s’agite frénétiquement à la surface de l’acajou, tu croirais un écrivain à l’apogée de la passion. Le poing s’écarte pour laisser voir un billet de bingo. Les yeux de la femme se plantent obstinément dans le néant, ils disent je suis perdue aidez-moi, j’ai les pieds dans le sol mais je ne tiens plus debout. Cet instant-là, où la femme se livre pleinement à la déception des petits chiffres, est le moment fort de la journée. S’acheter un nouveau billet perdant, boire le même jus d’orange, toujours celui qui n’a pas la conviction d’être acide sur la langue – c’est s’assurer un frisson nycthéméral.

Tu penses qu’on y va un peu dur, que la femme est là pour échapper à quelque chose d’autre, c’est évident. Battue, peut-être. Regarde-la qui se dirige vers toi, Jenny, et qui demande un peu de l’atrabile avec un doigt fantôme vers la bouteille. Jenny essaie d’influencer la femme en lui envoyant plutôt les effluves carmin d’une boisson bouillante sur le visage. La femme est transpercée par un sourire, puis s’emporte. Vous êtes même pas capable de faire votre boulot, elle hurle en se roulant par terre. Je demande une chose, une seule, debout le poing sur le bar, c’est un shot triste. Je peux vous payer, vous savez !, le billet de bingo brandi. Je suis pas une de ces alcoolos qui s’endettent en souvenirs purs. Je m’en fous de votre truc rouge dégueu, visage sale enfoui dans les mains, j’ai testé le bonheur, c’est jamais de la bonne.

C’est sec et amer dans la bouche de Jenny : une glaire de souvenir s’échappe parfois d’entre les dents où elle était prisonnière. Jenny la sent sur sa langue, avant de comprendre ce que c’est, sa main vole – doux cocon de l’enfance où Jenny se réfugie. La femme caresse ébahie la marque rouge sur sa joue. Elle a des pépites dans les yeux, elle voudrait les offrir à Jenny pour dire merci. Merci d’avoir ajouté la vie à ma journée, de me faire sentir quelque chose qui tiraille. Jenny se trouve méchante, elle boit un peu du liquide rouge ignoble qui fait tout chaud à l’intérieur. C’est un souvenir de la nuit au goût de fer.

Jenny ne le partagera pas avec vous. Appelez-la avare, Jenny garde pour elle les soleils dans sa poitrine. Elle vous cèdera chichement les sourires comme des comètes glacées.

Jenny est une chaudasse des sentiments. Elle n’avale que des souvenirs brûlants, elle s’engourdit à suer un bonheur qui pue. Elle a l’habitude de la sensation de chocolat chaud après la steppe enneigée. Là c’est différent. Sa peau garde comme des brûlures de cigarette, traces du souvenir métallique.

Sachez simplement qu’il ne s’agit pas de sexe. Ca n’aurait pas ébranlé Jenny. Elle ne vous dira pas que c’était dans les yeux de l’homme, dans les mots qui roulaient sur le bord des lèvres en ronronnant, elle préfère garder tout ça pour elle. Peur qu’on en rie. Qu’on éteigne le soleil. Qu’on lui montre toutes les étoiles à côté plus grandes et plus brillantes. Les tristesses garantissent les caresses désolées des autres, les moments de soleil des marques rouges dont tout le monde se fout.

La femme au billet de bingo ricane amer à la face de Jenny. T’as l’air un peu conne, à fixer le vide. Jenny n’ose pas lui balancer son bonheur à la gueule par bonne éducation et pour les raisons d’avant.

Je le ferai à sa place. Elle ne m’en voudra pas, ne vous inquiétez pas. J’ai demandé à Jenny de bien vouloir vous offrir son histoire, elle s’est précipitée vers l’alambic pour l’extraire d’elle, elle est comme ça, elle a le cœur sur la main – et sûrement le cerveau dans l’autre. Gentille mais quand même pas un génie, qu’on se le dise.

Le bonheur de Jenny c’est un silence. Dans la voiture le dossier rigide contre le dos, on cherche le confort ailleurs. C’est l’heure qui chevauche le jour et la nuit. Les fils à papa trottinent chez eux et sur le trottoir les filles de personne sortent. A cette heure-là sur la ville le silence embrasse tout le monde, et la lumière embrase les ombres, le silence tisse sa toile autour des incompatibles. Jenny étreint du regard les chiens qui traînent des humains derrière. On croirait des loups.

La voiture s’arrête, le soleil est planqué.

La peau se dresse pour fuir les os. Jenny se ratatine autour des frissons. Elle a pas vraiment froid mais elle rabat son pashmina sur la poitrine. Alors la tempe appuyée contre le verre glacé, elle observe.

L’hiver donne des éclats bleutés à l’atmosphère. C’est comme si un voile d’eau recouvrait tout ce qu’on voit. Le soleil a un or tout frais. L’homme au milieu, au milieu du froid, du gris du noir du bleu, avec sa chemise bleue ses cheveux noirs la peau grise, il a rallumé le soleil.

Le fleuve des voitures s’atténue sur la route transversale. On va pouvoir redémarrer. L’homme tourne la tête à gauche avant de s’engager.

Voici le bonheur que Jenny a volé à une inconnue. C’est d’être assise dans un habitacle tout froid par un jour bleu, et de se réchauffer de la nuque tordue d’à côté. C’est la main qui glisse autour du volant, liquide. Le cuivré sur les cheveux. Noirs. C’est un homme qui n’a pas besoin de la regarder pour qu’elle soit à sa place.

C’est le silence. Se blottir dans le silence. Y construire des chaleurs couleur sang pour lutter contre le bleu ambiant.

C’est de la ferraille muette.

Pourquoi cet instant a-t-il été si important ? Hé bien toute sa vie Jenny s’était tue. Jenny était une mélodie mièvre qui ne s’intégrait pas – ou trop mal – à la symphonie universelle. Jenny a passé des heures de son enfance à se parler dans son reflet. Dans le miroir, le dos de sa petite cuillère, le piano tout brillant. Je vous raconte les torrents qu’ont versés les yeux de Jenny, on verra pourquoi le silence y flotte.

Jenny avait la voix des oiseaux et plus rien. Rouge-gorge aphone n’est plus qu’une mare rouge dans les yeux. Taciturne. Jenny a pris le silence en confort, les larmes en boules Quiès, elle a tâtonné et s’est ramassé quelques murs. Jenny ferme sa gueule pour une fois, dit Papa. Papa pense Jenny débile. Mais dis quelque chose putain, donne un signe de vie. Jenny boîte à meuh – si on te secoue par les épaules tu feras du bruit ? Jenny, et les claques ? Les claques qui ne font plus de son sur ta peau. Jenny a mis le silence entre les autres et elle, un petit cocon qui amortit la merde. Et des petites mains, des petits poings qui s’attaquent au cocon, et les larmes qui rembourrent le cocon de l’intérieur, et Jenny qui se noie, se noie à cause du cocon. La nuque brisée vers le haut pour un peu d’oxygène.

Alors, Jenny aime le silence qui sauve. C’est comme si on perçait son cocon, que le liquide s’échappait, elle se retrouve comme prévu dans le moelleux. Elle a un peu moins le sentiment d’avoir les mains écorchées de creuser sa propre tombe.

Il paraît que si le matin on tend l’oreille, Jenny chante. Je n’y crois pas. Qu’on blâme les comptines sur le printemps. Pour Jenny c’est encore la nuit.

La nuit métallique a donné des idées à Jenny. Elle comprend plus vraiment pourquoi elle devrait droguer d’autres femmes-Bingo quand il y a un homme qui se tait quelque part. Il faut retrouver la nuque tordue à gauche.

Jenny ne connaît pas le nom de l’homme. Elle pourrait le trouver dans le fond de la bouteille au liquide rouge mais elle peut pas savoir que ce souvenir s’est ancré artificiellement. Elle ignore qu’il y a cinq minutes elle n’avait aucune idée des jours bleus. Quand on avale un souvenir cul-sec, il fait comme du lichen sur un arbre, il vient se fixer dans l’hippocampe, et puis c’est comme s’il avait toujours fait partie de l’écorce. On oublie qu’on a fait en sorte de se souvenir. C’est dangereux, et ça Jenny le sait, parce qu’elle a vu les faces émiettées revenir chaque soir, à l’Hippocampe, demander la même liqueur du passé. Ils comprenaient pas pourquoi ils reconnaissaient les seins de Jenny, ils leur souriaient comme à un ami écarté par les années.

Pour le retrouver elle a rassemblé les quelques bribes de lui qu’elle avait sur des affiches, ça donne recherche homme du jour bleu, se tait, du cuivre dans les cheveux.

Et son numéro après.

Elle les a placardées partout, dans la ville, sur les poubelles, par-dessus les saletés des murs et au-devant des épiceries. Placardées sur les voitures — vitre gauche, pour la nuque tordue vers la gauche.

Jenny reçoit beaucoup d’appels, de messages, un répondeur débordant d’hommes qui se taisent pendant trois minutes, certains proposant grassement des pilules bleues faute de jours. Dès qu’elle quitte l’Hippocampe elle arpente le bitume, à l’affût des nuques, grimace à chaque regard posé sur elle. Quelque part elle se dit bien que l’homme qui se tait ne répondrait pas à une affiche. Il est ancré ailleurs, au-delà des feuilles sur les bornes d’incendie, détrempées par l’urine des chiens errants. Il faut procéder autrement.

Jenny commence par retrouver l’heure – celle qui réunit tout, l’heure de la ferraille muette. Elle déambule sur les trottoirs, ondule entre les visages, scrute les nuques. Traverse la route autant qu’elle peut, elle dévisage les conducteurs, mais y a jamais le cuivre dans les cheveux. Et puis bientôt l’heure s’achève et il faut rentrer. Jenny recommence le manège chaque jour, toujours au même endroit, excitée d’être plus frigorifiée à chaque fois – c’est le retour des jours bleus ! Il y a des craquelures sur ses lèvres à cause du froid, ça déverse un peu de sang sur la langue, et ça laisse comme un goût de fer.

Jenny n’a pas su me dire combien de jours elle a erré dans l’heure. Et puis un soir, le cœur exsangue et les doigts aussi, elle s’est appuyée contre un mur. Un bout de papier délavé s’est décroché des briques pour agresser sa joue. Dessus, au milieu de l’encre délavée, on lisait jour bleu. Ça aurait pu être un signe si elle en avait pas tapissé le quartier. Pourtant il s’est passé quelque chose dans le cœur ankylosé. Elle sait avant de lever la tête qu’elle a trouvé.

Debout devant le passage piéton, les cheveux ont troqué le cuivre contre un peu d’argent. La nuque est tordue, vers la gauche, c’est la nuque, c’est la Nuque et elle a les reflets bleus.

Alors, Jenny devrait peut-être lui sauter dessus, lui hurler de répondre aux affiches où elle l’appelle. Mais elle a ce masochisme soudain d’attendre, comme quand on a patienté des mois pour une lettre, et lorsqu’elle nous parvient, on l’abandonne fermée sur le bureau pour la journée, trop fiers pour déchirer l’enveloppe, se convainquant que finalement on n’y accordait pas tant d’importance. On se met subitement à laver la vaisselle qui s’entasse depuis une semaine dans l’évier, on se débarrasse des chaussettes orphelines, des billets de cinéma conservés on ne sait pourquoi. Et quand enfin il n’y a plus rien à faire, plus que la lettre, on se décide à l’ouvrir, lentement, et alors, on la lit d’une traite avant de se rendre compte qu’on a rien compris. Il faut recommencer, insulte suprême à la comédie des dernières heures, trahison des yeux qui ne tiennent pas assez en place pour déchiffrer les lignes.

Jenny ne parle pas à l’homme qui se tait. Elle se dit plutôt qu’elle aimerait être sûre, enfin, de ce qu’il regarde, à gauche. Elle sent que c’est lui extorquer quelque chose qu’il aurait préféré cacher, qu’elle aurait meilleur temps d’ignorer. Mais, de l’air excité et honteux de celle qui s’apprête à violer la pièce interdite de Barbe Bleue, la lumière du défi dans le regard, fière d’avoir osé la trahison – elle s’avance et se tord la nuque à gauche.

Les yeux muets sont posés sur le sourire d’une femme, un grand sourire sans bruit qui n’est pas à Jenny.

Le soleil n’appartient pas à Jenny. Le bonheur fait son éclipse.

Jenny est partie en courant, elle a rejoint l’Hippocampe et elle respire plus bien. Elle a saisi le rebord de ma table pour reprendre son souffle. Elle a fait déraper mon stylo sur la feuille vierge. Désolée, vraiment, désolée. Je suis la barmaid, je peux vous offrir quelque chose, pardon, vraiment. Mes mots ne paient pas. J’ai pas assez pour boire un bout d’histoire décent. Les liqueurs sont toujours plus chères. Je suis en panne, je lui ai dit. J’aimerais que tu m’aides. Dis-moi ce qui te rend heureuse.

Jenny s’est servi un verre d’eau, et elle m’a raconté le jour bleu. Quelque part dans le bar, une femme a crié. Elle avait gagné deux francs au bingo.

Papier de décembre 2014 – mars 2015

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Insomnie solaire

Le 29 avril dernier, j’ai pu écrire les premières lignes du relai du PIJA au Salon du Livre de Genève. Les règles étaient les suivantes:

Durant les cinq jours du Salon du Livre de Genève, du 29 avril au 3 mai 2015, dix-huit ancien-ne-s lauréat-e-s du Prix Interrégional Jeunes Auteurs (PIJA) se sont succédés sans interruption devant le clavier. Les textes, écrits en direct et en public par tranches de deux heures, ont été aussitôt imprimés pour recouvrir le stand. Une seule consigne : la dernière phrase de chaque texte devient la première du suivant…

En deux heures, pas le temps de se relire, il y a donc quelques problèmes de français que j’avais corrigés dans une autre version, mais je mettrai ici l’authentique version tout imparfaite.

Secret de rédaction inédit : deux extraits de la Bible se sont glissés dans le texte…

Voici donc mon texte – étant la première, je n’avais pas de contrainte. Les textes des autres lauréats sont disponibles sur le site du PIJA.

Insomnie solaire

Voici, je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix quand il ouvre la porte, j’entrerai chez lui… Une cicatrice de lumière sur le côté, ça s’ouvre et je ne vois rien. Un aveuglement qu’on aime pourtant, il laisse déjà sur la langue le goût des vieux bonbons d’avant, avec le caramel et du beurre dedans.

Dans la tête c’est la nuit quand je vois le soleil, je fixe un moment dans les yeux et puis je trébuche.

Jésus dit « Moi je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » Lui il dit entre, et j’ai pris des pizzas, ça ira ? Quand les étoiles sont pas là le soleil danse. Il fait des banquets de gitan sur le canapé, troué. Autour il y a les épaves de tout le monde.

Il m’a dit de préciser que ce n’est pas un soleil qui brûle. Il a dit simplement je réchauffe, avec les cadavres de tout le reste autour, fumant. Au soleil mes idées ont une odeur de cramé. J’ai répété encore une fois qu’il faut de l’ombre, des heures à se retourner dans la tête, que c’est fini les moments forts, le paradis c’est la nuit quand il y a du soleil.

C’est une tentative vouée à l’échec de raconter le soleil mais il fallait changer un peu, et puis j’ai dit que si j’arrivais à écrire le soleil, qu’on le retrouve en Espagne et à Porto, entre les bouts de viande du kebab ou du blini.

Si j’avais eu un grand-père il m’aurait dit « mieux vaut mourir le soir car la journée on a toujours quelque chose à apprendre ». J’en ai pas eu alors je vous mens, mais on va faire comme si vous me croyiez. Des personnages qui s’arrêtent une seconde sur la page, vous pensez que j’ai assez de couleurs dans la tête pour les créer tous ?

Je vous ai espionnés, tous !Vous qui passez, sans faire attention, qui parlez trop fort dans le bus, qui boitez trop en marchant, je vous ai volés, tous, j’ai pris vos mots et je les ai balancés sur une page. Voici ce que j’écris. Le butin de vies volées. J’arriverais pas aujourd’hui, alors je m’en prends au soleil.

Il faudrait qu’il comprenne, le soleil, comme c’est impossible, illusoire, ridicule, de rester la nuit. Combien de temps depuis que je ne dors plus. Il ne partira pas, quoi qu’il dise, et il m’épuise, à rester, la nuit.

Je vous ai dit, je suis une menteuse, une voleuse, je prends vos secrets et je les tords, je les malaxe, je les déchiquète avec les dents pour en faire des histoires à vous faire dresser les poils, et quand vraiment je suis inspirée vous allez peut-être pleurer un peu.

Mais aujourd’hui je fais différent, je vous dévoile le soleil, et quand ça sera fait je serai à poil devant vous et vous direz, oh c’est niais. Si vous trouvez ça trop niais rappelez-vous que je brûle.

Il n’y a pas de grande falaise d’où se jeter, amants maudits, il y a un petit muret au bord du lac, une solennité qu’on se crée au clair de lune, le soleil et moi, quand il me dit qu’on saute à trois.

Les orteils font un bruit laid quand ils s’écrasent sur l’asphalte.

Je divague ? Vous vouliez plus de détails sur la soirée pizza ? Du croustillant peut-être ? Comment il est le soleil en vrai ? Il rit, il sait que je suis incapable de trouver des mots qui ont la forme de la mâchoire, qui suivent les courbes comme il faut et qui font de la lumière. Je lui ai demandé ce qu’il fallait écrire et il m’a parlé de Bernard l’ermite, il m’a relancé sur l’Autobiographie d’une moule et moi je voulais pas, il me fallait être ancrée sur Terre alors j’ai dit que j’écrirais le ciel et qu’il en serait le personnage principal. Qu’il serait tout nu devant tout le monde.

Je lui ai dit qu’il avait des angles comme Egon Schiele mais il sait pas qui c’est, alors si vous savez pas, comme le soleil, c’est des traits qui se cassent et je les appelle les mollesses acérées. Il dit qu’Egon il dessine juste du porno, en vrai. C’est peut-être lui qui a raison mais j’ai pas encore trouvé autre chose alors je reste sur mes mollesses. Je dessine au-dessus de la peau chaude les angles tout mous, il ne les verra jamais. C’est une œuvre d’art secrète, vous qui ne verrez jamais le soleil, la nuit, vous n’aurez jamais promené sur l’arête des os le gras du doigt, en butant un peu, vous penserez toujours que je vous raconte un porno édulcoré.

J’ai cru que j’avais trouvé, hier, quand j’ai hurlé violacé. J’ai dit que les reflets violacés, ceux qui dansent du bout des orteils sur sa joue, c’est les violences enlacées. Rappelle-toi que je ne brûle pas, il m’aurait dit. Et pourtant quand je regarde autour de moi il y a les squelettes décharnés avec leurs doigts carbonisés qui tendent vers le ciel, qui montrent le soleil. Et moi toute en boule qui frissonne encore où les autres brûlent.

Je vous l’ai dit je ne dors plus. J’ai une peur sélénite. Parfois il me dit que s’il y a le reflet de la lune dans les yeux c’est comme s’il était là un peu. Naïf. J’y vois son spectre, une lumière malsaine qui prend sa place, et j’ai peur toujours qu’il ne revienne pas, et je sais qu’un jour il partira. Insomnie solaire au clair de lune. J’ai des nœuds papillons le long des intestins qui serrent et qui empêchent de rêver.

Je partage les heures entre nuits blanches et pensées noires.

Tu la veux comment, ta pizza ? J’ai dit brûlée.

Papier du 29 avril 2015

Nœud papillon

Petit texte écrit pendant l’atelier d’écriture en cours de français (soit 5-10 minutes pour rassembler les idées). J’ai pris le parti pour toute l’année de fonctionner par écriture automatique pour remplir ce carnet-ci, il en sort des textes étranges, un peu tordus, parfois absurdes, souvent musicaux. Parce que leur intérêt est avant tout leur spontanéité, je ne les retravaille pas après coup. (Donc oui, ils sont imparfaits. Au temps pour mon éternelle insatisfaction quant à la qualité de mes textes.)

Aujourd’hui, c’était la journée à thème de l’élégance. Concrètement, ça donne des garçons qui flottent dans des costards immenses et une augmentation non négligeable du taux de foulures de chevilles chez les filles. Forcément, texte en rapport obligé… Enfin, une fois de plus j’ai un peu détourné le sujet.

Consigne: Faites l’éloge d’un accessoire qui représente l’élégance pour vous.


Nœud papillon

 

Par dessus, par dessous, on sort et on étrangle, Monsieur en cravate traîné en laisse par Madame, Madame aux orteils tout coincés dans les escarpins. Monsieur attend patiemment que Madame noue la jolie chaîne de Monsieur à la classe des gens de bien. Monsieur a le cou pelé de la laisse. C’est la pendaison à long terme.

Monsieur aurait voulu un papillon. Madame serre chaque jour un peu plus le tissu autour de la gorge mais un papillon, un papillon ça ne se domestique pas gentiment au creux du cou…

Cravate comme une cravache pour faire rentrer les plus résistants dans les rangs, et les papillons ? Petites ailes qui frémissent sur la peau, attachées à rien, sans rien, c’est un nœud, mais pas un nœud dans les entrailles cette fois-ci, un petit nœud des ailes qui volent encore.

Madame resserre un peu plus la corde au cou. Monsieur retient sa respiration pour la journée – c’est pour l’élégance.

 

 

Papier du 11.11.2014

 

Acacia

J’ai offert à une amie La Mécanique du Cœur, de Mathias Malzieu, et elle m’a rappelé cette lecture, spécialement le comportement de Miss Acacia qui rejette son amoureux par un “Car désormais pour moi tu n’existes plus !”. Une délicatesse dans l’écriture qui fait de ce livre sans prétention une friandise littéraire.

Je l’effleure de toutes mes forces, elle m’est fleur de toutes les siennes.

C’est donc naturellement que, à la consigne “écrivez un texte avec comme thème la lettre A”, j’ai pensé à Miss Acacia. En un peu plus diabolique tout de même. Écriture automatique donc sens parfois obscur mais ça fait plaisir de produire un petit quelque chose en dehors du Travail de Maturité (travail d’écriture lui aussi).

Acacia

Acacia, acacia, acacia

Elle tient dans la paume d’une main
et elle mâche des poèmes en alexandrins

Acacia tourbillonne comme un ouragan
elle détruit les rêves des enfants

Acacia crache sur la beauté du monde
elle bousille les idées fécondes

Acacia se penche sur les berceaux des touts-petits
abracadabra ils sont mal partis dans la vie

Acacia se tourne vers moi à deux ans
je ris de ses cheveux gras et de l’espace entre ses dents

Acacia détruit les rêves d’enfants
et les espoirs d’un univers plus grand

Acacia martèle des boulets de canon en forme de loi
elle retire au pape sa foi

Acacia je l’ai vue dans les yeux de tous
dans la liberté qu’on émousse

J’ai vu les prisonniers construire leur cellule
et Acacia y installer sa bulle

Je les ai vus clouer des boulets à leurs pieds
pour s’empêcher d’en échapper.

Papier du 9.09.2014
© Aya.

Jukebox Forever – Patchwork !

Si je n’ai pas beaucoup écrit de nouvelles cette année, c’est entre autres pour me concentrer sur un projet très spécial qui est celui de l’écriture de la pièce de théâtre de mon gymnase ! Grand grand défi ! :)

L’écriture des textes en elle-même fut assez courte, en condensé elle aurait pu ne prendre qu’une semaine… C’est l’imaginer, la construire dans ma tête qui a été trèèèès long. Finalement, je lui ai donné le nom de Patchwork, parce que… eh bien, c’est ce que c’est. Des petits bouts de vie qui n’ont pas forcément des liens très clairs, et surtout des assemblages de conversations réelles, de réflexions écrites sur le bord d’une serviette ou des phrases attrapées dans la rue. C’est peut-être pour ça qu’on m’a dit plusieurs fois que le texte me ressemble beaucoup, même s’il est un peu différent de ce que j’écris habituellement.

Horaire original pour ce texte ! Plusieurs levers entre quatre et cinq heures du matin, et franchement, c’est très agréable d’écrire à ce moment de la journée. J’ai rendu mon texte à la troupe de théâtre et j’ai laissé Sandro s’occuper de la mise en scène et de tout le reste, sauf que j’ai pas pu résister à reprendre encore la pièce (le perfectionnisme me tuera), donc je posterai ici la version finale et non exactement celle qui a été jouée au théâtre.

La pièce, Jukebox Forever, a donné à ces textes une nouvelle dimension, et ça restera pour moi une expérience unique et très émouvante de voir mes mots prendre vie dans la bouche d’autres. La mise en scène également était magique…  Alors merci à tous, acteurs, Sandro, spectateurs, relecteurs, ou personnes aperçues qui m’ont inspirées sans le savoir.

Je vous laisse à mon texte !

Patchwork

3h57

quelqu’un de perdu

J’arrive plus à dormir.

J’ai un locked-in syndrome nocturne ; mon corps immobile subit seconde après seconde les délires d’un cerveau abîmé. Mes neurones dansent et mes jambes dorment. Je suis un insomniaque de l’esprit – un handicapé des pensées.

Et j’attends.

J’attends que ça passe.

J’attends de comprendre ce que je fous ici.

J’ai brisé un miroir, ce matin. J’ai oublié à quoi ressemble mon visage. Homme, femme, plante, j’en sais plus rien de ce que je suis. Je ne sais plus comment je m’appelle. Je crois que ça fait trop longtemps qu’on n’a pas murmuré mon prénom sur l’oreiller.

J’ai trop de vies qui défilent devant mes yeux. Je reconnais plus la mienne.

4h12

une fille avec un cache-oreilles

Si les gens sont des chansons, elle n’en sait rien.

Le drame, c’était un jour de lavande. Il flottait dans l’air une de ces odeurs de mandarine qui te donne envie de boire de la limonade sur la terrasse en parlant des écureuils en face. C’était une journée comme ça que c’était arrivé, parce que le drame s’en fout de la météo, et parce que tôt ou tard les écureuils oublieront où ils planquent leurs noix.

L’odeur de mandarine, c’était Maman. Partie chercher du cacao. Elle s’est penchée, elle a dit Je reviens toute suite, ma chérie, et puis elle est jamais revenue. Si Maman est une chanson, c’est un parolier qui s’est pas fait chier à trouver une fin.

Elle avait fui. Elle fouillait partout sans trop savoir ce qu’elle cherchait, elle attendait peut-être qu’il pleuve des nouvelles Maman, et à défaut de mère elle avait trouvé un cache-oreilles. Ce serait son filtre au monde.

Les gens sont comme des chansons, tu vois ? Et la vie, c’est un festival de musique géant. Y a de ces chansons, tu les entends la première fois, et tu sais déjà quelle note suivra. C’est comme si tu les connaissais déjà. T’as les chansons répétitives, c’est vite lassant. Les trop originales aussi, que t’arrives plus à suivre. Celles qui sont pas trop ton style, mais que t’aimes bien quand même. T’as les chansons que tu aimes tellement que tu les écoutes en boucle, et au final, tu les supportes plus. Les gens c’est pareil. Parfois ça devient oppressant, parce qu’il y a de la musique de partout et ça fait beaucoup de bruit, et t’aimerais juste trouver des boules Quies pour te couper de tout. Tu rêves d’un bouton mute. Couper le son. Ce serait plus supportable. Tu renonces aux chansons qui ont les paroles qui te parlent, t’as plus qu’un bourdonnement lointain, tu te sens tranquille. Pourtant quand tu rentres chez toi, t’es seul. C’est un silence complet. T’en es réduit à écouter ta propre mélodie, la plus entêtante de toutes, la plus insupportable, et là pas d’échappatoire possible. Tu peux pas arracher tes écouteurs. Forcé à entendre chaque note.

 Mais elle, si les gens sont des chansons, elle en sait rien, elle entend pas, avec son cache-oreilles.

Surtout, tu te poses pas de questions. Tu fonces. Tu les entends pas, tu les vois pas, elles existent pas. Il y a deux chansons qui s’avancent. C’est celles qui passent tout le temps à la radio du lycée en ce moment. La première, jambes interminables, chevelure l’Oréal : le son disco du moment lui casse les oreilles à disserter de la plastique d’un groupe d’ados mécheux issus d’un énième télé-crochet anglais. A côté, la chanson pop rit trop fort et trop mal – le genre de mélodie grinçante qui te reste dans la tête. Elle les entend pas, mais c’est toujours le même refrain.

D’abord, elles choisissent une cible. Elles sortent les griffes. Elles la testent. Et puis, elles la démantèlent.

Le Top des Charts 2014 repère sa proie.

Il paraît qu’il existe un profil type de victimes. Si tu fais défiler plusieurs personnes devant un psychopathe, il saura déterminer laquelle d’entre elles s’est déjà fait agresser. Une question de symétrie – les bras qui ne se balancent pas en même temps que les jambes, par exemple – et t’es fiché. Tu feras la parfaite victime du psychopathe : pas la personne la plus faible, celle qui est la plus intéressante à détruire.

Le son disco du moment la bouscule. Elle s’étale sur tous ses livres et perd son cache-oreilles dans la chute. Qu’est-ce que tu fais encore là ? Ramasse tes affaires et barre-toi. La chanson pop se retourne, elle hésite un instant. Tu viens, oui ou merde ? On va encore rater Bolet avec tes histoires. Elle marmonne un désolée, puis s’en va.

Y a des chansons que t’as meilleur temps de jamais entendre.

Un café. Ca fait toujours du bien un café, non ? Même pas besoin de communiquer. Elle regarde la machine avec empathie. C’est une nouvelle, elle a des parfums assez exotiques, tout le monde s’attroupe autour d’elle, mais personne la regarde vraiment. Tu m’étonnes qu’elle soit déjà tombée trois fois en panne.

Un garçon, plus grand qu’elle de deux bonnes têtes, rejoint la file juste devant elle. Son casque posé sur le haut de son crâne lui donne un air de champignon. Ne pas s’énerver. La personne lambda évite le conflit. Il suffit de lui faire remarquer sa faute. Ces gens qui dépassent, c’est n’importe quoi.

Pour l’occasion, elle a retiré ses cache-oreilles. Tu parles d’une révolution. Le champignon se retourne. T’as de la chance, si c’était pas toi j’aurais pas écouté. Faut te manifester un peu, te battre… Mais bon, comme t’es plutôt jolie… je fais une exception.  Lui, ce serait un rap américain, un flux de paroles dégainées à toute vitesse comme on mitraille.

Elle insère ses pièces dans la machine. Il lui manque dix centimes. Elle appuie sur le bouton qui doit lui rendre la monnaie, ça marche pas, elle part.

Une main posée sur son épaule, le garçon-champignon lui tend un gobelet fumant. Je crois qu’il est à toi. Enfin… Je voudrais bien te faire croire que je te l’ai offert mais j’ai payé que dix centimes alors… bonne journée. Le champignon s’en va, et elle sourit. Elle était définitivement pas fan de rap américain, mais elle adorait celui-ci. Peut-être qu’un jour…

Dans ses pensées fantasques, elle voit pas le champignon passer sa main autour de la taille de la chanson pop.

4h40

une fille avec des talons hauts

Ce qui l’énerve, c’est les fautes de goût.

Pas tant vestimentaires. Associer le bleu marine et le noir, porter des leggings sous son short, les accessoires cheap et les sacs imitation Gucci, évidemment que ça la rend dingue. Mais ça vaudra toujours mieux que les autres fautes de goût. Les petits Africains rachitiques qui sourient pour la caméra au lieu de bosser pour gagner leur pain. Ceux qui ont le culot de survivre seuls, comme s’ils t’envoyaient à la gueule J’ai pas besoin d’amis, pas besoin de toi. Les fleurs au cimetière qui sont pas assorties d’une tombe à l’autre. Les nuages qui sont pas foutus de faire des formes qui ressemblent à quelque chose.

Sur l’asphalte ses talons raisonnent, elle les enfonce dans le sol : à chaque pas elle écrase ses pensées. Qu’elle ne s’arrête pas, ou c’est elle qui va s’écrouler. A sa droite, sa meilleure amie. Ou son meilleur valet, c’est selon. Objectivement banale, quelconque, c’est un peu triste, mais à côté la plus gourde a l’air dégourdie. Au moins elle est gentille, elle te fait pas d’ombre. Elle est totalement inutile, plus encore qu’une femme qui attend que son vernis sèche.

L’écho de ses pas sur l’asphalte : à chaque pas elle écrase les autres.

Pourtant ils sont pas pire qu’elle. Moins beaux. Moins cons, aussi. Elle garde le menton haut comme si elle avait peur qu’il tombe, ou qu’il trempe dans la médiocrité de la populace. ça lui donne un air ignoble, elle appelle ça inaccessible. Son valet veut aider une fille à ramasser ses affaires, et quoi encore ? Si tu veux avancer faut regarder devant toi, t’as pas le temps de détourner les yeux. Tu peux t’occuper que de toi, alors elle finira seule, seule, comme elle est née seule, elle a grandi seule, elle s’est construite seule.

L’amour qui dure, elle y croit plus.

C’est peut-être à cause de ses parents divorcés, à cause des ses grands-parents divorcés, de son oncle divorcé, ou alors de sa rupture avec Bolet. Elle sait que si ça a pas duré avec Bolet, ça durera avec personne. Bolet, une dégaine de champignon, la peau imprégnée d’une odeur de clopes, plus d’amis Facebook que de mots dans son vocabulaire, bref, le prince charmant de tous les contes de fée. C’est pour ça qu’elle essaie de le reconquérir d’ailleurs. Apparemment, on a dépassé l’époque où tu pouvais te la couler douce dans ton donjon en attendant ton prince – John Smith, Charmant ou Mario. Maintenant c’est princesse se retrousse les manches pour forcer un mec pas trop laid à l’accepter.

L’amour dure trois ans, après c’est fini. Elle le sait il y a même un livre qui s’appelle comme ça. Les couples qui durent plus, soit ils mentent aux autres, soit ils se mentent à eux-mêmes. Ou alors ils ont un secret. Ils s’achètent de l’amour en boîte de conserve.

Dans le bus c’est une pelote de gens qui s’emmêlent. L’odeur de transpiration est insupportable, mais c’est ça ou marcher dix minutes en descente. Alors autant être coincée entre la crasse des gens. C’est un peu embêtant pour ton brushing, mais bon.

Le tetris humain est silencieux. Chacun pense à comme il est débordé, se prépare un programme studieux. Rentrés chez eux ils s’installent devant la télé. Pour se donner bonne conscience, ils regardent l’écran télévisé plutôt que celui de leur portable quand défilent les visages des petits Africains tout maigres et tout souriants.

5h02

une fille avec des cheveux roux

Les masques, c’est banal. Y a pas besoin de répéter que tout le monde en porte, qu’il y a des faux partout. Ne montrez pas votre vrai visage s’il vous plaît. C’est vulgaire.

Comment ça parle quelqu’un d’heureux ? C’est un peu vide, y a des mots sans profondeur. ça te prend pas aux tripes. ça devrait être un masque tout léger, celui du bonheur. Alors pourquoi on n’arrive plus à respirer ? Pourquoi on s’étouffe quand on rit ?

Elle comprend pas trop comment on peut avoir le culot d’aller mal. Comment on peut s’y morfondre, s’acharner autant à être triste. Elle trouve ça pathétique. Une sorte de koh-lanta de la dépression. Je suis seule sur une île déserte, perdue au milieu d’un océan de douleur. Et j’ai même pas pensé à prendre mon iPhone. Pas de musique, pas de Candy Crush, rien. La conne. Mais comment elle peut comprendre quand son plus grand drame c’est la brique de lait vide dans le frigo ?

Elle a trop rêvé peut-être. Là où tout est possible mais rien n’est réalisable, mieux vaut garder ses idées bien au chaud dans son placard cérébral. Les grandes révolutions, les Mai 68, les idées à changer le monde, ça a l’air révolu. Tu préfères te convaincre que t’as tout rangé en écartant la pensée de la jungle qui sommeille dans tes tiroirs. Elle se voile la face dans les apparences bien lisses, les expressions polies qui envoient chier ses rêves à coup de réalité.

Pourquoi quand on est heureux on a pas le Monstre qui crie en nous ?

Rien ne va plus : tout va bien. ça paraît superficiel comme problème et pourtant quand on apprend à vivre entouré de son coton noir de tristesse, ce cocon qui nous sépare du monde, on finit par s’y sentir… bien.

Elle a toujours été fascinée par ces artistes torturés, par l’oreille de van Gogh. Elle a bu les paroles des timbrés qui prétendent que pour créer, il faut être fou, guidé par un Monstre, réveillé par les petits coups de catin de la vie. Elle, elle a toujours rêvé de son grand drame, elle envie ceux qui y ont survécu. Orphelin, divorcé, handicapé physique, mental, pas capable d’aligner deux mots sans crever de peur : leurs cœurs en petits morceaux tiennent avec du scotch. T’en perds des petits bouts après ça. C’est parce que les miettes elles passent à travers le scotch. Et c’est pour ça qu’elle aimerait aller mal : parfois, quand les petites miettes du cœur s’échappent, elles deviennent des graines, et il en pousse des choses. Des leçons de vie, des blessures, des œuvres d’art. Tristes parfois, mais toujours belles. T’en viens à adorer le Monstre qui hurle en toi.

Alors elle aimerait bien goûter à la déchirure de la tristesse. Le bonheur c’est chiant.

Pourquoi je suis ta meilleure amie ? C’est le genre de questions où t’as pas de bonne réponse, mais que tu poses quand t’as rien à dire. T’es toujours là quand j’ai besoin de toi. Oui, quand on y pense, si on pose une plante verte à un endroit on a relativement peu de chance de la voir gambader dans son appartement le jour d’après. Elle sera toujours là pour nous. Quelle fidélité. Tout le monde devrait s’acheter une fougère.

Tu vois ce moment où tout est calme, silencieux… et soudainement t’entends le tic-tac de l’horloge, qui pourtant était là depuis le début. Parfois elle est le tic-tac de cette horloge, et ces amis pour lesquels elle est toujours là ne l’entendent que quand il n’y a aucun autre son dans leur vie. Elle était là – elle est jamais partie.

5h33

un mec invisible

Ça fait longtemps qu’il voit la vie comme une scène. Il y a les grands acteurs, dans la lumière; ceux qui restent dans les coulisses; et puis il y a les gens comme lui: les spectateurs. Figurant dans sa propre existence. Oh c’est sûr t’es pas ébloui par l’éclat des spots. Mais t’as à peu près autant d’utilité qu’un canard laqué dans un restau végétarien.

Il y a un réservoir à compliments dans sa poche. Le problème c’est qu’ils sont mauvais. Question de goût peut-être.

Parfois il pioche un compliment, il le prépare mentalement. Il en coupe les coins, il le lisse, il le polit et quand c’est tout gentil, tout inoffensif, il se prépare à le donner. Il le retourne dans sa tête, le compliment court sur sa langue, ça chatouille un peu. Il arrive tout en haut, il se glisse entre ses dents, ouvre sa bouche. Il est joli ton collier. On dirait… on dirait un phare de train. C’est comme ça qu’il reste le mec invisible. L’éternel observateur, l’ombre des ombres.

Il est toujours surpris par la fausseté du jeu de certains acteurs. Les rires trop forts, les sourires trop faux, les sanglots trop violents. Il s’imagine à quoi ils ressemblent quand tombe le rideau. Pas avec n’importe qui, ce serait trop simple.

Par exemple il voit souvent deux filles ensemble. L’une, grande, élancée, porte sur les autres un regard hautain qui voile à peine le manque égocentrique d’estime qu’elle a pour elle-même. Typiquement le genre à se persuader de sa profondeur d’esprit en essayant de s’ouvrir les veines avec le dos d’une cuillère, parce que personne la comprend, personne la connaît et quand elle dit que ça va bien, bah ça va pas.

L’autre fille, minuscule, fait remuer son impressionnante chevelure rousse quand elle éclate de rire. Dans les loges elle doit beaucoup pleurer pour l’autre Grande-Elancée-Hautaine de qui elle est amoureuse en secret. Ça il l’a repéré par des détails simples; elle se recoiffe trop souvent, ses pupilles sont trop dilatées… Évidemment elle le cache, et probablement qu’à ses yeux devoir garder un grand secret comme celui-ci la rend extrêmement complexe.

Non, celle qui l’intéresse vraiment, c’est la fille au cache-oreilles. Il est intrigué parce qu’il est même pas sûr qu’elle ait quoi que ce soit à cacher. Il adore la regarder lire. Elle rit et fait la moue seule face à son livre, totalement inconsciente de ce qui l’entoure. Un jour, il ira lui parler.

Il observe l’exemple-même de ce qui le répugne: au centre de l’atrium gesticule un ado au physique de langouste. Au lycée il y a une règle implicite: ne pas se tenir debout au centre de l’atrium. Si tu la respectes pas c’est que, petit a: tu t’en fiches totalement du regard des autres, ou petit b: tu cherches absolument le regard des autres. La crevette porte sur la tête un casque ridiculement grand qui le fait ressembler à un croisement entre un mollusque et un champignon. Il paraît qu’on l’appelle Bolet, d’ailleurs, à cause du casque. Il se rapproche plus de l’amanite. Attirant et dangereux. Il s’attaque aux innocents. Aux filles comme celle au cache-oreilles. Il doit y avoir un gyrophare au paradis. Une cible criarde avec récompense élevée pour les chasseurs doués ancrée dans le cœur des anges, elle clignote, elle t’appelle : oh oui, détruis-moi, ça donnera un sens à ta vie.

Cette fois c’est décidé, il va parler à la fille au cache-oreilles.

C’est l’occasion rêvée, elle est de trois-quarts dos, seule, le regard perdu dans le vide. Il plonge la main dans sa poche pour en retirer un compliment et du courage. J’aime beaucoup ton cache-oreilles. On dirait des bébés hamsters, mais morts… Parce qu’ils bougent pas.

Rien. Le silence total. Non seulement elle ne répond pas, mais en plus son regard tendre s’est posé sur Bolet-Amanite. Il réfléchit à ce qu’il a fait faux. Si ça se trouve, elle est allergique aux hamsters.

L’amour rend con. Et triste, aussi.

© Aya

The Bird

Hier soir, je voulais écrire. Une nouvelle, en français. Et comme mon cerveau est indomptable, j’ai fini sur un poème en anglais, une sorte de mini-fable sur le sujet de la possessivité dans un couple, le fait d’empêcher l’autre de vivre pleinement par jalousie.

Jealous people poison their own banquet and then eat it.

Washington Irving

C’est assez difficile comme exercice – trouver des rimes en anglais. Mais je trouve le résultat pas trop mauvais, alors voilà.

The Bird

As I was once wandering in the nature
I saw the most beautiful bird ever
I locked it in a cage for I was unsure
Of what my bird could discover

 

‘How absurd it is’, you’ll think,
‘Not to let it fly free,
Its happiness will shrink,
It will only wish to flee’

 

To this I’ll say to all the lovers
Who keep their partner chained:
‘If you want them to stay forever
Unfold their wings, unrestrained

 

For when you love deeply
You don’t wish to own
You want your bird happy
Even if that means it’s flown’


Papier du 14.03.2014
© Aya.

Microfictions

Pour cette semaine de TM, nous avons été initiés à la microfiction – une fiction littéraire très brève. Je fais mon TM en anglais, d’où euh… l’anglais.
Il existe plusieurs variantes de cette discipline, notamment les six-word story dont l’exemple le plus connu est celui d’Ernest Hemingway :

For sale : baby shoes, never worn.

J’en ai écrit trois, chacune je crois dans un style un peu différent… Il est évident qu’avec ces procédés, on ne peut pas retranscrire une histoire complexe, plutôt une atmosphère, un sentiment, ou simplement intriguer. C’était intéressant. Une dynamique complètement différente. Là plus que dans un texte plus long, chaque mot doit être choisi comme il faut, chaque virgule donne un indice. J’aime ce rythme.

Ah oui. Détail. C’est pas vraiment de la microfiction, puisque j’ai choisi ici de ne raconter que des souvenirs (un peu romancés).

*

The Ripper

You turned me

into who I’ll never be.

.

A firm grip on the seat –

I kiss your sould wandering

away. You say you

rip out your paintings.

.

You turned me into one –

one of the stories you tell

to water the girls’ eyes.

.

Little do they know

you will rip their hearts out.

*

The Paper Boat

It’s boiling inside and you’re alone. You’re inflated with helium about to burst out.

She’s late and you talk to the trees. You ink your soul on their dead bodies.

She’s there and puzzled. Joins you on the rock.

‘Do you need help?’

Her fairy hands, your paper boat floats away. So does the trouble.

*

The Third of March

The clock has stopped.

In the parking lot smiles mum. ‘Are you ok?’ Would I ever be again?

Life deafens me. I’m an empty hole. I’m a fallen leaf that never hits the ground. Your dead face looks like a frog’s.

The clock hasn’t worked ever since. I guess we’ll buy watches.

Papier du 27.01.2014
© Aya.

Échec et Mat

Bon, pour changer, un texte extrêmement joyeux. Je l’ai écrit il y a quelques semaines, d’une traite, sans trop réfléchir. Certaines phrases sont vraiment brutes, incomplètes et surtout imparfaites. Mais en ce moment, j’aime beaucoup cette spontanéité de l’écriture. Oui ce que mon esprit sort spontanément est glauque, oui mes pensées sont laides, et finalement les écrire, c’est jamais que s’en libérer…

Pour ce qui est du langage un peu cru… il y a des mots qui sont tranchants, et je crois pas que c’est les plus vulgaires.

Assez de se justifier.

Échec et Mat

Tu parles comme si la vie te faisait chier. Et peut-être que c’est le cas. Qu’en crevant, ce sera juste la fin de ton ennui. Tu me touches comme si je t’avais brûlé. T’as des plaies partout sur la peau, t’as les lèvres qui en saignent de m’embrasser. Je te détesterai toujours pour ça tu sais. De jamais m’en vouloir quand je te frappe. De m’aimer encore si je te tue. T’es qu’une chienne. T’es comme eux partout là-bas. Ici plus loin tu m’en voudras pas si j’enfonce le couteau plus fort dans ta chair, ça te chatouille comme on t’arrache les organes, oh oui encore, continue mon amour. Je t’en ai voulu moi. Je t’avais rien demandé. Tu viens avec tes grandes phrases, tes déclarations de roman, je devrais faire quoi ? Te sauter dessus, t’accueillir à bras ouverts ?  Remercier le ciel d’avoir trouvé une femme aussi aimante ? M’enorgueillir de ce que tu aimes jusqu’à mes défauts les plus dégueulasses, mes cicatrices immondes ? J’ai pas cherché à ce qu’on m’aime. J’ai pas rampé pour ton affection, j’en ai rien à foutre. Rien à foutre de te voir te traîner devant moi. Mais tu salis le parquet.

Tu m’arraches le cœur, tu le caresses. Tu me dis comme tu l’aimes. Tu l’embrasses. Tu le serres, il enfle, il va exploser, je le sens. Y a une grosse boule dans ma gorge. Comment on respire ? Pourquoi on respire ? Tu relâches la pression. L’air dans mes poumons. Du sang dégouline de mon organe, tu le tiens si près. C’est poisseux. Tu me le jettes à la figure. Le ramasse. Me le fais bouffer. J’ai mon cœur dans ma bouche. Dis-moi que tu m’aimes. Je mords dans ma chair. Dis-le, salope. Le muscle sous mes dents est mou. Je le recrache. Tu as besoin de moi. Je hurle. Tu ris. Mes yeux révulsés te reflètent l’écarlate du sang que j’ai perdu. Au secours. Aidez-moi. Tu as oublié le mot magique, ma chérie. Mes ongles dans ton cou s’enfoncent. Ca griffe ton épiderme et tu gémis. T’aimes ça. Aide-moi. Supplie-moi. Tu appuies sur mes épaules. Je résiste. J’ai encore le goût de mon cœur sur la lèvre. Tu balaies mes jambes, je suis à genoux, je suis à tes pieds. Je suis ton esclave, ta pute, ta chienne. Je pleure. T’as assez joué maintenant ? L’impact de ta main sur ma joue m’étourdit. Ton poing dans ma mâchoire, un liquide rouge dans ma bouche. Mes yeux seront enflés demain. C’est moi qui décide quand ça s’arrête. Ton bras s’enfonce dans ma poitrine. Tu profites. Tu me tords un peu. Tu casses des côtes sur ton passage. Mon cœur remis en place tousse. On dit quoi ? Merci. Merci qui ? Merci mon amour. Je me relève. Je tiens debout. Tu es des yeux sombres. Je reçois un coup de pied dans le bas-ventre. Je m’échoue au sol. Je bouge plus. Traînée. Tes pas s’évanouissent j’en pleure. J’embrasse mon corps que tu as frappé. J’aime les marques que tu y laisses. Demain je reviendrai.

Papier du 5.01.2014
© Aya.

Narcissus

Un devoir d’anglais un petit peu joyeux pour ma semaine de TM.

Narcissus

 

You tell me I am beautiful as your broken smile fades away. Silly girl – I look just like you. My reflection is sitting in front of me, I reach for your hand without ever touching it. My second self is comforting me with healing tears. I would wipe them away if I could, though all I am allowed is to see your eyes drowning slowly.

‘What a chance we have’, you say, ‘that we’ll always have a twin as ugly as us. Our nose looks so much prettier on your face.’

As far as I remember, we were never really apart. Some couldn’t distinguish us and we forgave them – from growing my soul by your side, even I forgot whom of the two of us I really was.

The water on your cheeks is like a kick in my innards.

‘What’s wrong ?’

You need my help. You can feel the Monster flowing through your veins, killing every cell on its way. Soon it will damage your body, gently, painfully, until you can feel your brains weaken. And eventually, you’ll cease moving completely.

‘Promise me something. Don’t let the Monster turn me tacky. When Mum leans over my corpse, I want her to cry in our golden hair. Promise me you’ll do everything to stop it so that I leave this world pretty.’

I see myself nodding in your pupils.

Your roar echoes in my skull.

‘It’s coming ! The Monster… It’s killing me.’

Your pain breaks something inside of me. Our screams unite. We are one. I feel your agony, as you fall down I hit the ground.

Your arm rises quietly. The flame of madness dances in your eyes. The Monster is burning you from the inside. Your hair flows untidy around your wounded head. A ray of sun  is reflected in the knife you hold. You have nothing of the beauty you worship in me.

The blade is halfway between our heads. Something between us vibrates. You explode, shattered into thousands of pieces – you disappear.

This evening Mrs. Winston is cooking a roasted duck. She likes it laid in slices and served with vegetables. She adds pineapple too, because she’s an exotic woman, as witnesses the collection of tourist guides on top of her bookshelf, praising landscapes she’s never seen.

She’s missing a tool. She can’t cut her duck. Her daughter must have taken it. Mrs Winston has stopped wondering about her daughter a long while ago – maybe that day she saw her talking alone in her room and hitting herself. After all, the back cover of one of the psychology books, just below the touristic ones, stated that with teenage comes a weird behaviour.

The door of the room is open.

She picks up the knife under the splinters of the mirror. Looking at the blade, she notices happily that her single daughter’s blood fits perfectly the colour of her nail polish.

She glues a memento on the bookshelf.

– Choose a dress for the funeral.

– Buy pineapple.

Papier du 28.01.2014
© Aya.

L’Araignée

J’aime beaucoup me mettre dans la peau d’une sadique. Je dois dire, c’est horrible, mais c’est plus drôle que de quelqu’un de gentil, de sincère. Je l’ai écrit d’une traite ce matin, alors c’est volontairement pas retravaillé.

L’Araignée

 

T’as comme un goût amer sur les lèvres quand tu m’aimes.

Dis-le encore. Fais-en ton mantra, répète. Répète comme tu en mourrais, si j’étais pas là. Oh je suis cruelle mon amour, je suis une catin.

Sur le berceau du jour tes cils tremblent un peu et tes étoiles s’allument. Ca brille comme une flaque d’eau dans tes prunelles. Encore un, encore un, youpi, on m’aime, un tableau, une coche, mais toi tu mérites peut-être ton nom.

J’avais jamais ressenti ça avant… C’est la première fois que je parle de ça à quelqu’un. Non, finalement, t’es bien le déchet banal que je pensais. Tout ce qui compte c’est la nouveauté. Tu m’aimes pas encore assez. Faut que je reste. Tu vas souffrir. Tu vas avoir mal à en crever, je te le promets. Tu repenseras mon corps, mes mots, ma haine te manquera. T’es un oisillon attiré par l’ouragan. Ta fascination pathétique – ta perte. T’auras les ailes ployées.

A quoi tu penses ? Je sursaute. Tu regardais les fantômes, tu les déshabillais avec tes yeux. J’ai été un peu jaloux. Fais-toi pardonner, dis. A quoi tu penses ?

T’es tellement inutile. Je te le dis ? T’es tellement inutile. Tu ris. Pour toi c’est un jeu. Chez moi c’est la chasse. Tu t’en rends pas compte encore. Mais bientôt tu seras à moi. Je vais t’enlacer, chéri. Je suis une araignée, une grande araignée, j’enroulerai tranquillement mes huit longues pattes autour de toi, de ton esprit, de ta vie, et plus lentement encore je serrerai ton petit corps tout cru, et tu étoufferas. Tu en mourras. Et ça te plaira.

Tu t’arrêtes de manger. C’est pas bon ce que je t’ai préparé ? Oh si, mais tu préfères me regarder. Je me dessine une moue. Je baisse un peu la tête, te regarde entre mes cils, et je souris un tout petit peu. J’incline la tête vers la droite, mes cheveux me suivent, je trempe les lèvres dans mon café, je te regarde encore. Je baisse les paupières très lentement. Quand je les rouvre, c’est réussi. Ta bouche entrouverte laisse échapper des petites respirations saccadées. T’es un chien. Je suis ton os, ta laisse, ton abri, ton maître, ta vie.

T’as une grosse morsure de moi sur ton cœur. Tu marches un peu trop bien dans mon jeu j’ai peur. T’es encore plus faible que t’en as l’air. T’es trop faible, ou je deviens trop forte. Mon venin plus destructeur. Je devrais te calmer.

Je te regarde, je te fusille des yeux, je pense à comme tu pues, comme t’es plat, comme t’es rien. T’as même pas assez de consistance pour que je te déteste. Là aussi j’en fixe, un fantôme.

C’est fou tout ce qui peut se passer dans un silence. Tu souris. Arrête de me regarder comme ça ou je vais tomber amoureux, et quand j’aime, je deviens con. Je prends un air innocent. T’as des cils super longs, tu mets du mascara ? Non, mais on te le demande souvent. C’est vrai qu’ils sont beaux. Ton ex en devenait folle, elle portait des faux-cils tous les jours pour être plus biche que toi. Excuse. C’est super intéressant, mais faut que j’appelle quelqu’un.

 

Ca te fait du mal à ton petit ego de mec. De voir qu’y a pas que toi.

Je t’ai averti pourtant. Bientôt, t’en crèveras.

Papier du 24.12.2013
© Aya.