Insomnie solaire

by Les Petits Papiers d'Aya

Le 29 avril dernier, j’ai pu écrire les premières lignes du relai du PIJA au Salon du Livre de Genève. Les règles étaient les suivantes:

Durant les cinq jours du Salon du Livre de Genève, du 29 avril au 3 mai 2015, dix-huit ancien-ne-s lauréat-e-s du Prix Interrégional Jeunes Auteurs (PIJA) se sont succédés sans interruption devant le clavier. Les textes, écrits en direct et en public par tranches de deux heures, ont été aussitôt imprimés pour recouvrir le stand. Une seule consigne : la dernière phrase de chaque texte devient la première du suivant…

En deux heures, pas le temps de se relire, il y a donc quelques problèmes de français que j’avais corrigés dans une autre version, mais je mettrai ici l’authentique version tout imparfaite.

Secret de rédaction inédit : deux extraits de la Bible se sont glissés dans le texte…

Voici donc mon texte – étant la première, je n’avais pas de contrainte. Les textes des autres lauréats sont disponibles sur le site du PIJA.

Insomnie solaire

Voici, je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix quand il ouvre la porte, j’entrerai chez lui… Une cicatrice de lumière sur le côté, ça s’ouvre et je ne vois rien. Un aveuglement qu’on aime pourtant, il laisse déjà sur la langue le goût des vieux bonbons d’avant, avec le caramel et du beurre dedans.

Dans la tête c’est la nuit quand je vois le soleil, je fixe un moment dans les yeux et puis je trébuche.

Jésus dit « Moi je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » Lui il dit entre, et j’ai pris des pizzas, ça ira ? Quand les étoiles sont pas là le soleil danse. Il fait des banquets de gitan sur le canapé, troué. Autour il y a les épaves de tout le monde.

Il m’a dit de préciser que ce n’est pas un soleil qui brûle. Il a dit simplement je réchauffe, avec les cadavres de tout le reste autour, fumant. Au soleil mes idées ont une odeur de cramé. J’ai répété encore une fois qu’il faut de l’ombre, des heures à se retourner dans la tête, que c’est fini les moments forts, le paradis c’est la nuit quand il y a du soleil.

C’est une tentative vouée à l’échec de raconter le soleil mais il fallait changer un peu, et puis j’ai dit que si j’arrivais à écrire le soleil, qu’on le retrouve en Espagne et à Porto, entre les bouts de viande du kebab ou du blini.

Si j’avais eu un grand-père il m’aurait dit « mieux vaut mourir le soir car la journée on a toujours quelque chose à apprendre ». J’en ai pas eu alors je vous mens, mais on va faire comme si vous me croyiez. Des personnages qui s’arrêtent une seconde sur la page, vous pensez que j’ai assez de couleurs dans la tête pour les créer tous ?

Je vous ai espionnés, tous !Vous qui passez, sans faire attention, qui parlez trop fort dans le bus, qui boitez trop en marchant, je vous ai volés, tous, j’ai pris vos mots et je les ai balancés sur une page. Voici ce que j’écris. Le butin de vies volées. J’arriverais pas aujourd’hui, alors je m’en prends au soleil.

Il faudrait qu’il comprenne, le soleil, comme c’est impossible, illusoire, ridicule, de rester la nuit. Combien de temps depuis que je ne dors plus. Il ne partira pas, quoi qu’il dise, et il m’épuise, à rester, la nuit.

Je vous ai dit, je suis une menteuse, une voleuse, je prends vos secrets et je les tords, je les malaxe, je les déchiquète avec les dents pour en faire des histoires à vous faire dresser les poils, et quand vraiment je suis inspirée vous allez peut-être pleurer un peu.

Mais aujourd’hui je fais différent, je vous dévoile le soleil, et quand ça sera fait je serai à poil devant vous et vous direz, oh c’est niais. Si vous trouvez ça trop niais rappelez-vous que je brûle.

Il n’y a pas de grande falaise d’où se jeter, amants maudits, il y a un petit muret au bord du lac, une solennité qu’on se crée au clair de lune, le soleil et moi, quand il me dit qu’on saute à trois.

Les orteils font un bruit laid quand ils s’écrasent sur l’asphalte.

Je divague ? Vous vouliez plus de détails sur la soirée pizza ? Du croustillant peut-être ? Comment il est le soleil en vrai ? Il rit, il sait que je suis incapable de trouver des mots qui ont la forme de la mâchoire, qui suivent les courbes comme il faut et qui font de la lumière. Je lui ai demandé ce qu’il fallait écrire et il m’a parlé de Bernard l’ermite, il m’a relancé sur l’Autobiographie d’une moule et moi je voulais pas, il me fallait être ancrée sur Terre alors j’ai dit que j’écrirais le ciel et qu’il en serait le personnage principal. Qu’il serait tout nu devant tout le monde.

Je lui ai dit qu’il avait des angles comme Egon Schiele mais il sait pas qui c’est, alors si vous savez pas, comme le soleil, c’est des traits qui se cassent et je les appelle les mollesses acérées. Il dit qu’Egon il dessine juste du porno, en vrai. C’est peut-être lui qui a raison mais j’ai pas encore trouvé autre chose alors je reste sur mes mollesses. Je dessine au-dessus de la peau chaude les angles tout mous, il ne les verra jamais. C’est une œuvre d’art secrète, vous qui ne verrez jamais le soleil, la nuit, vous n’aurez jamais promené sur l’arête des os le gras du doigt, en butant un peu, vous penserez toujours que je vous raconte un porno édulcoré.

J’ai cru que j’avais trouvé, hier, quand j’ai hurlé violacé. J’ai dit que les reflets violacés, ceux qui dansent du bout des orteils sur sa joue, c’est les violences enlacées. Rappelle-toi que je ne brûle pas, il m’aurait dit. Et pourtant quand je regarde autour de moi il y a les squelettes décharnés avec leurs doigts carbonisés qui tendent vers le ciel, qui montrent le soleil. Et moi toute en boule qui frissonne encore où les autres brûlent.

Je vous l’ai dit je ne dors plus. J’ai une peur sélénite. Parfois il me dit que s’il y a le reflet de la lune dans les yeux c’est comme s’il était là un peu. Naïf. J’y vois son spectre, une lumière malsaine qui prend sa place, et j’ai peur toujours qu’il ne revienne pas, et je sais qu’un jour il partira. Insomnie solaire au clair de lune. J’ai des nœuds papillons le long des intestins qui serrent et qui empêchent de rêver.

Je partage les heures entre nuits blanches et pensées noires.

Tu la veux comment, ta pizza ? J’ai dit brûlée.

Papier du 29 avril 2015

Advertisements